Archives de catégorie : Alumni 360°

Souvenirs de Fontenay en temps de guerre

Témoignage d’Hélène Fontvieille
Promotion 1940, Sciences, Fontenay

Aînée de quatre enfants, je suis née en 1920 après le retour du front de mon père.

La ligne de démarcation

La France était vaincue. J’avais pleuré en écoutant à la radio le discours de Pétain en 1939. J’ai passé mon écrit de concours en 1940 presque sous les bombes puisque nous descendions dans les caves en laissant nos copies sur les tables, à l’université de Toulouse, là-même où on inaugure « Le quai des savoirs[1] ». Je suis reçue à l’écrit mais la France est coupée en deux. Oral donc à Montpellier – l’ENS est en zone nord occupée, ma famille à Perpignan, en zone non-occupée ; la Loire (en gros) sépare les deux zones.

Paris nous attend sans envoyer le moindre Ausweis[2]… Trois Catalanes tentent cependant le voyage. À Châteauroux, les « Achtung » retentissants des soldats allemands nous font descendre de notre train pour monter dans un autre qui repart presque aussitôt en sens contraire. Refoulées ! Le bouche-à-oreille fonctionne enfin. « Allez à Moulins ! Des passeurs font traverser la Loire et, le 31 décembre, les Allemands font la fête. » Dans le bus, de la gare de Moulins au « pont-frontière » sur la Loire, une dame s’approche de moi et me parle à l’oreille. « J’ai vu vos valises. Faites attention. Hier, un passeur et son passager sont morts sous les balles. Allez à pied sur le pont, jusqu’à leur guérite. » Pas fières mais courageuses, nous nous adressons au planton qui ne nous comprend pas. Il nous fait entrer et appelle un jeune officier. Là, je montre une carte de France qui est sur le mur: « école… grande école, Paris… ! » Il ne comprend pas non plus mais, tout d’un coup, avec presque un sourire, il nous indique l’extérieur, montre au soldat nos valises et la direction de Moulins occupé.

Voilà comment, après une nuit affreusement mouvementée – trois dans un lit d’hôtel, de la glace dans le lavabo, l’armoire contre la porte, les bruits de bottes dans l’escalier, la gare au petit matin, les « Achtung » effrayants – je ne me suis évanouie d’émotion, de faim et de froid que dans le métro parisien.

Arrivées en retard à l’ENS de Fontenay-aux-Roses, en janvier 1941 avec six ou sept autres, et sans CAPES, nous avons obtenu une bourse pour une année supplémentaire en 1942-43. Du mois de janvier 1941 au mois de juin 1943, je n’ai eu qu’une directrice, Mademoiselle Dard[3] et elle n’était pas pro-Vichy. J’ai la preuve de ses convictions que voici.

S’incliner ou pas

Il a été demandé, fin 1941 ou début 42, aux chefs d’établissements des quatre ENS d’envoyer à Vichy un ou une des meilleurs élèves pour s’incliner devant Pétain. À Fontenay-aux-Roses, ma grande amie Josette Voluzan, major de sa promo littéraire je crois – en tout cas la chouchou (involontaire) de la directrice – a été choisie par elle avec cette remarque « Vous, au moins, je sais que vous resterez digne ». Elle est restée debout en effet devant Pétain à Vichy, contrairement aux trois autres.

En vallée de Chevreuse

Dimanche 4 avril 1943 en vallée de Chevreuse : mon jour le plus long. Je revois une gare, de grands gaillards avec des shorts mal taillés dans de vieux pantalons, et vite des chansons, presque à tue-tête et la rando commence… Le printemps est superbe cette année-là dans la grande banlieue parisienne et, ce dimanche, il fait si beau après un triste hiver de guerre et d’occupation. A midi, nous voici une vingtaine en pleine nature et une large dalle de roche nous invite pour le maigre repas tiré des sacs. Un des garçons tout à coup disparaît un instant et revient vers moi en m’offrant un bouquet de violettes blanches qu’il venait de cueillir. A quatorze heures, nous sentons brusquement la roche vibrer sous nos fesses et des bruits énormes et lointains semblent venir de la capitale. Le soir à l’École, une camarade de première année, plus jeune, catalane comme moi, est absente. On reçoit par « pneu » la nouvelle du bombardement des usines Renault par les Anglais : la ligne 9 du métro a été percutée, il y a de graves dommages aux stations Billancourt et Pont de Sèvres. Nous comprenons le lien le soir-même puisqu’elle devait retrouver là son fiancé, le dimanche, en début d’après-midi. Alors, en l’absence de toute décision de la part de nos directrice, intendante ou autre autorité, je me porte volontaire pour aller sur place, en métro. Le lundi matin, dans les platanes, volent encore des lambeaux de vêtements. Des morts sont déjà dans les cercueils, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre : on m’incite à chercher. Certains sont dans la Seine, d’autres volatilisés. Je découvre le corps mutilé de Jean[4], en même temps que sa famille, jamais celui de Janine[5], même dans les morgues parisiennes où l’on me conduira l’après-midi. Le garçon aux violettes de la vallée de Chevreuse – Max Fonvieille, Ulm 41 – deviendra mon mari deux ans plus tard et le restera 56 ans.

A la sortie de l’École en 1943

La guerre de 39-45 a touché ma famille. Mon frère, pilote sorti de l’École de l’Air a traversé les Pyrénées pour s’entraîner sur les avions anglais. Son avion a brûlé une semaine avant son départ à Londres le 16 mai 1944. Le père de mon mari, instituteur résistant, a été déporté en février 1943 et est mort à Mauthausen en avril 1944.

Ma carrière peut se résumer ainsi :

1943-1945 : Perpignan. Professeur de mathématiques en classe préparatoire à l’École d’ingénieurs des Arts et Métiers. Je remplace un prisonnier.

1945-1946 : Je me marie et suis professeur de mathématiques de la 6e à la 1e au collège de filles de Cherbourg.

1946-1947 : Je suis nommée ainsi que mon mari à Toulouse. J’enseigne un an au lycée Fermat de la 6e à la 2nde.

1947-1968 : La directrice de l’École Normale de Filles (Madame Jeanne Bandet[6] qui deviendra Inspectrice générale) me persuade d’enseigner la physique au lieu des mathématiques à l’ENF pour « y avoir un pied ». J’y enseigne les mathématiques dès les années 50.

1968 : En raison des événements, on me propose – et j’accepte – un poste d’animation au CRDP (Centre régional de Documentation pédagogique). Il y en a un par académie. Je suis en effet le seul professeur à faire de la recherche avec l’INRP sur l’enseignement des mathématiques à l’école primaire (depuis 1966). En même temps, je suis présidente régionale de l’Association des professeurs de mathématiques. Je suis restée treize ans, jusqu’à ma retraite en 1980, au CRDP où je répondais aux demandes des inspecteurs primaires et des Écoles normales des huit départements.

Depuis 1980, je vis toujours à mon domicile grâce à ma fille et à la donation que je lui ai faite de ma maison : elle a pu vivre ici et dédommager ma deuxième petite-fille. Son père, mon fils, est mort en décembre 2001, et mon mari trois mois après. Presque centenaire et en forme, j’ai une bonne vue et je lis Le Monde tous les matins. J’ai le plaisir de voir souvent ma petite-fille et mon arrière-petite-fille de cinq ans. Mes deux autres arrière-petits-fils vivent à Rennes.

Hélène FONTVIEILLE (40 S FT), octobre 2018

[1] Après trois ans de travaux et cent vingt-cinq ans après son inauguration en 1891 par Jean Jaurès et Sadi Carnot, l’ancienne Faculté des sciences des allées Jules-Guesde abrite depuis 2016 le Quai des Savoirs, centre de diffusion et de partage de la culture scientifique, technique et industrielle. (Note des éditrices)
[2] Un Ausweis (laissez-passer), délivré par les Kommandanturen (bureaux de l’autorité allemande chargés de l’administration militaire ou civile d’une zone) et très difficile à obtenir, est obligatoire pour se déplacer d’une zone à l’autre, que ce soit à pied, en voiture ou en train. La Demarkationslinie – la ligne de démarcation – ne disparaît que le 1er mars 1943, plusieurs mois après l’occupation totale de la France, le 11 novembre 1942. D’après : http://www.ajpn.org/commune-moulins-en-1939-1945-3190.html qui publie une photo de la ligne de démarcation à Moulins. Sur les fluctuations de cette ligne de 1200 km : http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/la-ligne-de-demarcation-0. (Note des éditrices)
[3] Marguerite Dard (1903 FT) a été directrice de l’ENS de Fontenay-aux-Roses de 1935 à 1943 puis de 1944 à 1948. (Note des éditrices)
[4] Jean Trocmé (1941 S SC).
[5] Janine Cerbère (1942 L FT).
[6] Jeanne Bandet (1919 S FT) fut présidente de l’Association amicale des anciennes élèves de l’École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses de 1967 à 1972. (Note des éditrices)

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=4496

Calendrier – prochains événements

en OCTOBRE

  • (26 octobre, Lyon, ENS site Monod)
    La Soirée Vieilleux revient le 26 octobre 2018 après le succès de la
    dernière édition de 2015 ! En effet, cet événement festif qui réunit
    plusieurs générations d’élèves et ancien·nes élèves au sous-sol Monod
    autour de concerts, soirée dansante et bars, est organisé une fois tous
    les 3-4 ans et 550 personnes sont attendues pour cette année! … voir la suite

en NOvemBRE

  • (22, Lyon, ENS) Journée Parcours & Carrières 2018

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=4413

Disparition de Michel Vovelle

Michel Vovelle (1953 L SC) s’est éteint. L’association des anciens élèves des ENS de Lyon, Fontenay-aux-Roses et Saint-Cloud pleure et salue la mémoire d’un des plus grands historiens français, ancien élève, premier « caïman »  littéraire à Saint-Cloud, administrateur provisoire de l’école en 1985.
Fils de la République, fils d’instituteurs, de la génération des Cloutiers « appelés du contingent » en Algérie, historien de la mort, historien de la Provence, historien de la Révolution, Michel Vovelle a eu plus d’une vie. Il fut le soldat du Bicentenaire de la Révolution française, Bicentenaire qu’il voulut contre vents et marées celui de « notre Révolution », aidé et appuyé par le soutien en coulisses de Françoise Brunel (1966 L FT) à l’université Paris 1 et de bien d’autres historiens, d’anciens camarades. http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182018&id_mot=1421
Il rappelait avec malice le combat d’une génération pour accéder à l’université et à la recherche, celle qui conquit le statut de fonctionnaire-stagiaire, les Cloutiers et Fontenaysiennes à qui on rétorquait parfois qu’ils venaient de la « fausse » ENS, « prétendument supérieure ».
En 2011, Michel Vovelle fit une dernière visite à son école, non sans émotion. Il y fit une conférence magistrale et offrit un témoignage drôle et fin d’une épopée intellectuelle pour les plus jeunes. La radio des élèves Trensistor l’avait alors interrogé. https://www.trensistor.fr/2011/02/les-entretiens-culturels-michel-vovelle/
Elèves, étudiants, professeurs, personnels, anciens et actuels, l’ensemble de l’Ecole normale supérieure de Lyon ne peut qu’exprimer sa dette immense à l’égard de Michel Vovelle. De celle qui ne s’oublie pas, qui s’honore, qui s’incarne dans la mémoire et l’héritage d’un pionnier de l’histoire.
Nos pensées vont vers ses filles, ses petits-enfants, ses collègues, camarades et amis.
L’Association des élèves et anciens élèves des Ecoles normales supérieures de Lyon, Fontenay-aux-Roses et Saint-Cloud

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=4298

Jean-François Pinton nommé président du Conseil d’administration de l’IHEST

Par décret du 21 septembre 2018, Jean-François PINTON, président de l’ENS de Lyon, vient d’être nommé président du conseil d’administration de l’IHEST.
L’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST)  est un établissement public à caractère administratif ayant une « mission de formation, de diffusion de la culture scientifique et technique et d’animation du débat public autour du progrès scientifique et technologique et de son impact sur la société« .
Le Conseil d’administration de l’association lui adresse ses félicitations.
 

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=4222

Rencontre avec les présidents et directeurs d’ENS

Réservez votre soirée du MARDI 16 OCTOBRE et
venez débattre avec les présidents et directeurs des 4 ENS

A-Ulm, l’association des anciens élèves, élèves et amis de l’ENS,
ENS Alumni, l’association des anciens élèves de Paris-Saclay, Rennes, Cachan, ENSET,
et l’association des anciens élèves des ENS de Lyon, Fontenay-aux-Roses et Saint-Cloud

vous convient à partir de 18h à la deuxième rencontre avec les directeurs et présidents d’ENS, le mardi 16 octobre 2018 de 18h30 à 21h30
à l’ENS, rue d’Ulm – 75005 Paris
(adresse et salle à préciser)

à propos de leurs perspectives sur les missions et l’avenir des Écoles, sur les débouchés et carrières des élèves et étudiants, notamment en Lettres, arts et SHS, ainsi que sur leur conception du rôle que peuvent prendre les associations d’anciens élèves

https://www.archicubes.ens.fr/
https://www.ens-alumni.org/
http://lyon-normalesup.org/

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=3755

La Soirée Vieilleux revient dans 6 semaines !

La Soirée Vieilleux revient le 26 octobre 2018 après le succès de la dernière édition de 2015 ! En effet, cet événement festif qui réunit plusieurs générations d’élèves et ancien·nes élèves au sous-sol Monod
autour de concerts, soirée dansante et bars, est organisé une fois tous les 3-4 ans et 550 personnes sont attendues pour cette année! C’est donc un évènement à ne pas manquer!

Il est financé exclusivement par les dons et les ventes de goodies estampillés Vieilleux. Une cagnotte en ligne permettant à tout un·e chacun·e de contribuer et au Comité de faire une estimation du budget participatif est d’ores et déjà en ligne à cette adresse :https://frama.link/dons-vieilleux. Vous pouvez également pré-commander vos goodies avant des les retirer lors des permanences (ou lors de la Soirée si vous êtes loin de l’ENS) à ce lien :https://frama.link/goodies-vieilleux. Aussi la consommation « Don soirée vieilleux » au foyer ou en K-fêt permet de faire un don via votre ardoise.

Le Comité Vieilleux vous informe que *les inscriptions à la Soirée rouvriront en ligne le 17 septembre*. Vous pourrez aussi vous inscrire lors de nos permanences certains midis. En attendant vous pourrez nous retrouver lors de nos goûters et ventes de goodies pendant l’intégration, et notre page facebook est toujours accessible ((https://www.facebook.com/SoireeVieilleux/). Toutes les infos y seront publiées en plus des diffusions.

Enfin le bouche à oreille joue un rôle important dans la communication pour ce type d’événement. Parlez-en et partagez-le parmi vos camarades de promo. Les liens vers les cagnottes et la page facebook de la Soirée sont disponibles ci-dessous.

Bonne rentrée !
Le Comité Vieilleux

Soutenir la Soirée Vieilleux : https://frama.link/dons-vieilleux
Acheter des Goodies : https://frama.link/goodies-vieilleux
Partager l’événement : https://www.facebook.com/SoireeVieilleux/

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=4136

Calendrier – prochaines dates à retenir

en septembre

  • (3,4) L’association participe à l’accueil des primo-arrivants à l’ENS : nous serons présents le 3 septembre lors de la présentation des associations, et toute la journée du 4 septembre au Forum des associations
  • (5) Nous assisterons à la Grande Conférence de rentrée qui aura lieu le 5 septembre à 14h30. L’ENS a invité cette année Clément Canonne (2002 SH LY), chercheur CNRS en poste à l’IRCAM : plus de détails
  • (15) Le prochain Conseil d’administration de l’association aura lieu le samedi 15 septembre à l’ENS de Lyon

en OCTOBRE

  • (7-17, Lyon, ENS et environs) Fête de la science 2018 : Alain Coq (1970 S SC), membre de notre Conseil d’administration, participe au projet Un voyage à travers le Système Solaire reliant l’ENS (Monod) au musée des Confluences, avec la participation d’artistes
  • (16 octobre, Paris, ENS Ulm, 18h) Ne manquez pas la Rencontre des associations d’anciens élèves avec les présidents et directeurs des ENS à propos de leurs perspectives sur les missions et l’avenir des Écoles, sur les débouchés et carrières des élèves et étudiants, notamment en Lettres, arts et SHS, ainsi que sur leur conception du rôle que peuvent prendre les associations d’anciens élèves. Plus de détails

en NOvemBRE

  • (22, Lyon, ENS) Journée Parcours @ Carrières 2018

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=4000

Offres d’emploi reçues en août 2018

  • Collaborateur de cabinet en charge des lycées, des formations sanitaires et sociales, de l’apprentissage, de l’enseignement supérieur et de la recherche

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Proposé par : Région Bourgogne-Franche Comté

  • Chef de cabinet adjoint
  • Plus de détails
  • Proposé par : Région Bourgogne-Franche Comté
  • Collaborateur de cabinet en charge du développement économique, de la formation continue et de l’agriculture

Plus de détails
Proposé par : Région Bourgogne-Franche Comté

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=3981

Retour sur une ENS de Saint-Cloud lointaine…

Témoignage d’André Paris
Promotion 1944, Lettres, Saint-Cloud

Se souvenir de son entrée à Saint-Cloud, parler de l’École des années 1940, c’est évoquer un monde de réalités sociales et de mentalités. Dans les années trente du siècle dernier, les enfants issus de milieux populaires modestes, sérieux et désireux de poursuivre des études après l’école primaire ne retenaient pas le choix de l’enseignement secondaire du lycée qui ouvrait les portes de l’enseignement supérieur. Sauf exception, cette perspective était d’une catégorie plus favorisée, les gens disent parfois « les riches ». C’était le temps de la vulgarisation de l’électricité, voire de l’eau courante, loin encore du téléphone. Le temps d’une seule pièce chauffée dans la maison, des fenêtres couvertes de fleurs de givre l’hiver, comme des longs trajets à pied.

Effectivement, les lois scolaires du début des années 1880, prises dès l’arrivée au pouvoir des Républicains parfois résumés sous le nom de Jules Ferry, structurent un enseignement primaire national, obligatoire, gratuit et laïc. Rapidement les écoles s’installent, les bâtiments se rénovent ou se construisent, les maîtres se forment régulièrement dans les écoles normales. Fontenay et Saint-Cloud préparent les professeurs des écoles normales, on a supprimé les cours religieux et les intrusions de l’Église catholique. Mais le second degré n’a pas été touché ni rénové. Lycées entretenus par l’État et collèges dans certaines villes poursuivent leur travail. L’existence de « petits lycées » souligne une ségrégation dans le recrutement prenant les enfants à six ans. À côté de ce chemin du baccalauréat, les milieux plus populaires fréquentent les cours complémentaires (C. C.). Sans en étudier la mise en place administrative, on en trouve trace en littérature. Dans la fantaisie, l’école de Claudine1 est un vrai C. C., avec le voyage au chef-lieu pour les épreuves de brevet et du concours d’École normale. De même la classe du père dans Le Grand Meaulnes. L’engagement des instituteurs spécialisés est indéniable, le travail profitable pour la langue française et la littérature. Mais il manque les langues anciennes et vivantes. Le brevet élémentaire (B. E.) demeure la preuve d’un niveau sérieux.

Personnellement, né en 1923, avec des parents modestes, le père employé en bonneterie, la mère couturière, je n’étais pas sur la voie de l’enseignement supérieur. Sauf le cours préparatoire dans une école de Troyes, tout mon cycle primaire s’est déroulé dans la même école Jules Ferry de Sainte-Savine, école neuve dans une commune en développement de l’agglomération troyenne. Le directeur qui tenait la classe des « grands », CM et CS, était d’une grande qualité, soucieux d’ordre, de travail, de curiosité et de réflexion. Ce n’est certainement pas un hasard total si quatre des ses anciens élèves ont intégré Saint-Cloud en peu de temps : Robert Croizot (1943 S SC), Albert Septier (1944 S SC), moi (1944 L SC) et Jean Haremza2 (1945 L SC et 1955 I SC). Après le certificat, j’ai rejoint le cours complémentaire qui s’ouvrait dans l’autre école de la ville jusqu’au brevet élémentaire et au concours d’entrée à l’École normale. En 1940, au temps de la défaite, de l’invasion, de l’occupation, une décision politique du gouvernement de Vichy bouleversa les études. Ce gouvernement rendait les instituteurs et les écoles normales responsables du mauvais esprit et de la débâcle, et il supprima les écoles normales d’instituteurs et d’institutrices. Désormais les futurs maîtres d’école passeraient par le lycée, partageraient avec d’autres élèves d’autres enseignements.

Notre promotion ne devait pas connaître le cadre institutionnel du lycée de Troyes, car les bâtiments réquisitionnés par l’administration française dès le début de la guerre étaient aux mains de l’occupant. Le lycée s’était réfugié dans quelques maisons bourgeoises, plus ou moins commodes, dans le vieux Troyes. Le lycée de filles demeuré libre offrait le samedi les laboratoires. L’accueil assuré par un excellent proviseur, M. Ennemond Casati3, permit une installation sérieuse. La promotion forma une classe sensiblement autonome en seconde et première jusqu’aux épreuves écrites de la première partie du baccalauréat. L’amalgame complet avec les autres élèves se réalisa en terminale. Après le baccalauréat de philosophie en 1943, j’obtins une quatrième année pour préparer le concours de l’ENS de Saint-Cloud au lycée Henri-IV à Paris. Le concours 1944 se déroula en réalité début 1945 en raison des événements. La rentrée qui suivit ne fut qu’une brève prise de contact pour les élèves de la classe 43 appelés au service militaire, la guerre continuant. La véritable rentrée intervint en octobre 1945 à la démobilisation des étudiants.

L’armée devait nous rappeler en octobre 1947 pour un mois, alors qu’on voulait écarter les étudiants des grèves des mineurs, et elle offrit aux Cloutiers un séjour au sud de Paris au château de Grigny, dans la solitude, le sable et l’eau, sans occupations. Il devait en résulter quelques bousculades et incohérences dans l’organisation de la nouvelle année d’études.

La rentrée d’octobre 1945 n’a certes rien à voir avec la vie de château étudiée par Florence Austin Montenay dans son ouvrage4. Le château des Orléans puis de Marie-Antoinette avait disparu dans l’incendie d’octobre 1870, incendie à l’origine discutée, obus français venu du Mont Valérien ou incendie prussien comme l’auteur citée ci-dessus le rapporta (p. 285). Les ruines déblayées, le parc reconstitué et agrandi, l’École avait l’usage du seul édifice survivant, de simples communs annexes, qui, avec leur quatre étages logeaient les bureaux, les appartements des administrateurs, une bibliothèque, la salle de presse et de réunions et les turnes des élèves. Les services d’intendance et les salles de classe occupaient deux bâtiments de construction plus récente. En 1945, on atteignait encore l’École à partir de la ville de Saint-Cloud par la rue d’Orléans, en traversant à pied l’autoroute encore fermée à la circulation au ras de l’entrée du tunnel autoroutier.

Étagé des jardins du Trocadéro jusqu’au bord de Seine largement étendu sur le plateau, le parc offrait des cadres propices à la détente. À proximité, les bassins avec les balustrades, les parterres, les statues mais aussi les grandes allées en milieu boisé, jusqu’aux limites du parc, pour la marche comme pour la flânerie, selon les élèves et les moments.

La rentrée d’octobre 1945 réunit les membres de différentes promotions, ceux de 1944 non mobilisés, accompagnés de quelques anciens de 1943 ou 1942, volontaires pour le nouveau régime, comme Roger Pasquier, tous ayant effectué une année scolaire complète, rejoints par les démobilisés de 1944 et par toute la promotion 1945, avec quelques lauréats de concours spéciaux imposés par les événements. Des petits groupes issus des départements : Meuse comme Camille Pernot, ou Pierre Couchot, Somme comme Pierre Joube, Alsaciens d’abord repliés, Charles Eckert, Philippe Grinevald ou Pierre Wirth passés par la bataille du Pacifique. Quelques cas originaux comme Jean Picard, ci-devant séminariste fauché par une rafale de mitraillette pendant la bataille de France, philosophe dévoué au développement de la revue Esprit, et amicalement surnommé Korax, « corbeau », par ses confrères.

Les nécessités de l’enseignement déterminent des groupes de spécialités plus ou moins fortement affirmés, les philosophes avec Camille Pernot, Jean Lechat, Raymond Lallez, les historiens géographes avec André Blanc, Roger Pasquier, Pierre Brunet, André Gracianette… Jusqu’aux plus lointains disciples des mathématiques et des sciences dites exactes. L’internat favorise des rapprochements, et au-delà des simples repas, la salle de presse facilite les rencontres et les échanges d’idées politiques, sociales, philosophiques poursuivies dans le parc. Là s’affirmaient les plus engagés, pouvaient se poursuivre des discussions diverses orientées. Des soirées culturelles et artistiques organisées dans le cadre de l’École multipliaient interrogations et échanges. Je conserve ainsi le souvenir d’une magistrale démonstration par les mimes Decreux et Marceau. L’École s’installait dans le système licence-agrégation et les cours se partageaient entre les conférences de l’École et celles de la Sorbonne, avec ses annexes comme l’Institut de géographie, seule université de Paris. D’où les expéditions à travers le parc pour gagner le métro du Pont de Sèvres.

Pour l’apprenti historien, l’École et l’enseignement supérieur furent en priorité, au-delà de la matière étudiée, le rayonnement de certains professeurs et intervenants, maîtrise de la connaissance, souci de l’explication, ainsi André Aymard en histoire ancienne, Edouard Perroy en histoire médiévale, particulièrement Georges Lefebvre pour la révolution et Ernest Labrousse à l’origine de l’étude du mouvement des prix et des revenus au XVIIIe siècle.

La brève rentrée de 1945 fut l’occasion de découvrir, dans la bibliothèque et les usuels, l’École des Annales et le rôle de Lucien Febvre et du regretté Marc Bloch. Le professeur Labry commençait un cours passionnant sur la langue russe, trop avancé, quelques mois plus tard, pour être repris au moment de la seconde rentrée. La licence d’histoire, avec sa version latine, et agrémentée d’un certificat supplémentaire de géographie économique puis le DES (diplôme d’études supérieures) sous la direction du professeur Ernest Labrousse me conduisirent au CAEC (certificat d’aptitude à l’enseignement dans les collèges5) et à l’École normale d’institutrices de Vannes.

Je devais revoir l’École, ou plutôt son extension nouvelle dans la ville de Saint-Cloud, à l’occasion de réunions des anciens et aussi de deux colloques sur l’histoire sociale, présidence Labrousse, présentation pour un duo Jean Jacquart6 et Jacques Dupâquier (42 L SC). Je fis aussi appel à l’École au moment d’un voyage scolaire d’études de huit jours en Allemagne, pour obtenir un interprète en remplacement d’un collègue défaillant.

J’ai exercé essentiellement en Ile-de-France, à Versailles et Saint-Cyr-L’École, en second cycle et particulièrement terminale. Cette stabilité s’explique par la profession de mon épouse, institutrice logée, un moment détachée au secrétariat de l’École, puis, par goût, responsable d’une école à classe unique, dans un petit village à l’ouest de Versailles. J’ai terminé par deux années à Nevers.

Après le temps de l’École, j’ai conservé le goût, mieux, la passion de la recherche historique dans le cadre général du CTHS, de la société locale à la Fédération régionale (Fédération Ile-de-France avec Jean Jacquart) et au Congrès national des Société savantes. L’intérêt a visé les plaines à l’ouest de Versailles, zone de départ de Quesnay et des Physiocrates, comme le Haut-Morvan de Château-Chinon, à l’origine du flottage des bois pour la provision de Paris. Et j’ai participé au Conseil scientifique du Parc national régional et à la formation des guides du Morvan.

André PARIS (1944 L SC), mai 2018

Voici une sélection des publications d’André Paris depuis 1994 :
« Cadastre de la Constituante et connaissance des réalités rurales, l’exemple de Corancy » dans Paris et ses campagnes sous l’Ancien Régime : Mélanges offerts à Jean Jacquart (47 L SC), éd. Michel Balard, Jean-Claude Hervé (56 L SC), Nicole Lemaître, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p. 27-36.
« Les clôtures du bocage en Haut-Morvan », Histoire et sociétés rurales, n°5, 1996.
« Paysages du Morvan, haies et clôtures du bocage en Morvan », Pays de Bourgogne, Dijon, n°180, 1998.
André Paris et Jacques Jarriot, ch. VII « Vitalité du Nivernais d’Ancien Régime, 2e moitié du XVIIe siècle-XVIIIe siècle », dans Histoire du Nivernais sous la direction d’André Léguai et Jean-Bernard Charrier (1956 L SC), Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 1999. En ligne sur Gallica.
« La maison rurale morvandelle », Bulletin, Académie du Morvan, n° 52-53, 2001.
« La révolution vécue en Morvan dans le district de Château-Chinon, 1789-1795 » Bulletin, Académie du Morvan : n°65 (2008) ; n°67 (2009) ; n°69 (2°10) ; n°70 (2010) et n°72 (2012). Résumé du n°65 : http://academie.du.morvan.pagesperso-orange.fr/bulletin65.htm) ; les résumés des numéros ultérieurs sont accessibles depuis la page http://academie.du.morvan.pagesperso-orange.fr/le_bulletin__074.htm)
« L’impact du flottage des bois sur la société morvandelle, Le sens économique et social du flottage en Morvan sous l’Ancien Régime » Journée de Bibracte (2009), Bourgogne Nature, Hors-série n°9, « La forêt en Morvan : Actualités des recherches II : Quel avenir ? », coll. « Cahiers scientifiques du Parc » n°10, Bourgogne-Nature, 2011.
« Le Progrès agricole en Haut-Morvan au XIXe siècle, le cas de Corancy », Bulletin, Académie du Morvan, n°80, 2016, p. 55-77.

1. Claudine à l’école, publié en 1900 d’abord sous la signature de Willy puis attribué à Colette son épouse d’alors, roman adapté au cinéma dans un court-métrage (1917, anonyme) puis un film de Serge Poligny (1937), un téléfilm d’Édouard Molinaro (1978) et enfin une bande dessinée de Lucie Durbiano (2018). (Note des éditrices)
2. Jean S. Haremza (1er mars 1925-20 mai 2008) fut vice-président et membre d’honneur de notre association. (Note des éditrices)
3. Né le 20 mars 1895 à Lyon (VIe arr., Rhône), mort le 28 janvier 1960 à Paris (IXe arr.) ; proviseur ; résistant ; militant du syndicat des proviseurs et directrices des lycées français. Source : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/?article18879 (Note des éditrices)
4. Florence Austin Montenay, Saint-Cloud, une vie de château, Paris, Vögele, 2005.
5. Créé en 1941, le CAEC est remplacé en 1950 par le CAPES. (Note des éditrices)
6. Le professeur Jean Jacquart (1947 L SC) fut président de notre association de 1976 à 1993. (Note des éditrices).

Source : https://lyon-normalesup.org/?p=3520